
Difficile de parler de la vie parisienne sans craindre d’être assimilé aux perpétuels ringards, vieux réacs ronchons qui estiment immanquablement que, dans cette ville, tout était mieux avant. En la matière, ici, il y a une littérature abondante et récurrente de pamphlets écrits par des crypto-royalistes en cour, des aristocrates déchus, des mondains affectés et autres dandys néoclassiques. Je ne citerai pas de noms, mais on les repère facilement ; ils ont la faveur des milieux littéraires et germanopratins faussement subversifs. Ils tartinent régulièrement sur l’air de : « l’architecture nouvelle est hideuse, la ville est sale, la vie parisienne sans intérêt… ». C’est toujours idéologiquement connoté, élitiste et vaguement puant.
Or, c’est faux, tout n’était pas mieux avant, on le sait. Il se passe que cela a toujours été ainsi.
Or c’est vrai : Paris d’années en années devient toujours plus une sorte de mouroir, tribalisé, constitué de poches qui se détestent sans se l’avouer et se regardent avec morgue. Mais les plus insupportables populations ne sont pas forcément celles que décrivent ces écrivants et auxquelles ils appartiennent. Observer les « bobos » parisiens du 11e arrondissement pousser leur progéniture dans des véhicules de plus en plus imposants, véritables 4×4 pour nourrissons, sur les bords du quai de Jemmapes un dimanche où l’on a rendu le quartir piétonnier est soit la vision consternante d’un ahurissant simulacre de province, soit un cauchemar de constater que les dominants de cette ville sont des directrices du marketing et des ingénieurs informatiques qui tentent un modèle de vie certes respectable, mais juste avant de péter les plombs à la quarantaine, car il n’est pas possible sereinement dans cette ville déprimante et harassée. Il y a à Paris tout sauf de la vie, de la créativité et de l’électricité dans l’air, -du moins rien de ce qu’on attendrait d’une capitale qui se voudrait artistique et fiévreuse.
Paris est une ville qui a cessé de vivre et de briller, je pense depuis des décennies, peut-être même bien avant ma naissance, -c’est dire si ça date ma bonne dame. Ici, on voue un culte à Doisneau et ses « si émouvantes » photographies des classes populaires des années 50 en oubliant qu’on avait alors des chiottes collectives sur les paliers d’immeubles insalubres et pas de salle de bain (relire les Mythologies de Barthes à ce propos), que c’était une misère ouvrière et des vies dures. On adoooore Doisneau et on avoue sa nostalgie de cette époque « authentique » que l’on n’a pas connue, -mais aujourd’hui les Parisiens ne veulent pas habiter des quartiers trop « popus », car sans doute jugés trop cosmopolites -ce qu’ils n’avoueront jamais. Alors qu’un Doisneau de demain doit certainement être en train de photographier cette populace qu’ils évitent, ils adoreront son travail dans trente ans, béats devant une photo de petit Malien portant des bouteilles en revenant de l’école de son quartier de Belleville ou de Barbès.
Mais voilà : comme sur la photographie de cet article, il n’y a pas que les règles de grammaire qui disparaissent : le gosse malien est chartérisé dans l’indifférence générale, on traque l’Asiatique qui veut s’insérer à la sortie des écoles de langue, des milices de « citoyens volontaires » (bénévoles travaillant pour la police) se créent, on soupçonne tout le monde dès lors qu’il ne s’appelle pas Pichon, des militaires armés jusqu’au dents patrouillent dans les gares en treillis -même Londres qui est un foyer dit-on d’extrémistes ne connaît pas cela. Bref, la faute sur cette photographie n’est pas celle qu’on croit : ce n’est pas « TouT doit disparaître » qu’il faudrait lire, mais de façon subliminale « Tous doiVENT disparaître ». A Paris, bourdonnent des flics à chaque coin de rue au point que lorsqu’on se rend en « région » (le nouveau mot en langue de coton de parisien pour ne pas dire « la province » ; terme porteur de ringardise supposée) on est surpris, soudain, en pleine rue : il manque quelque chose. On met quelques secondes avant de réaliser que c’est parce qu’il n’y a pas de présence policière permanente et irascible.
Depuis des années Paris est la ville du monde la plus visitée. On se demande presque pourquoi. La perspective hausmannienne si elle est belle, n’est certes pas indépassable. Je préfère les architectures de bien d’autres cités ancrées dans leur époque, l’énergie de Barcelone, la multitude babelienne de Hong Kong, l’urbanité lyrique de New York. On se dit que c’est à Paris qu’il faut être pour « réussir », et pourtant dans cette ville qui est sale (oui), de plus en plus laide (oui), de plus en plus onéreuse (oui), malgré les gesticulations tous azimuts sous le regard dépressif de ces habitants toujours plus désagréables et hautains, Paris est la ville qui ne communique aucune envie, qui n’a au fond aucun désir -sauf si l’on veut faire semblant de vivre comme en province, où oui, on vit mieux et même où aujourd’hui bien des choses sont possibles. Paris devient une ville musée, mais un musée décati. Et un musée, on n’y vit pas : malgré les hochets festifs et gadgets pour parisiens-grands-enfants-blasés et plutôt moutonniers (quoique snobs ils le nient) tels « Paris Plage » ou la « Nuit Blanche », l’exode s’amplifie pour Lyon, Nantes, Marseille, Bordeaux, Lille ou les gros bourgs de « région »… Ca, c’est pour 50 % de la population : l’exil ou la dépression, la surcharge de travail ou l’oubli du vide dans la futilité. Les autres 50%, donc, doivent disparaître -et les policiers qui raccompagnent les « ressortissants » attachés à leur fauteuil d’avion accumulent des « miles », comme l’a révélé la presse. A leur retraite, ils pourront les utiliser pour fuir cette ville désolante, eux aussi, et s’envoler vers des destinations plus énergisantes.