Des i-rideurs oui, mais des lecteurs ?
6 janvier 2010

Je vous avoue avoir, ces temps-ci, des interrogations quasi ontologiques.
Se pourrait-il que ce que nous défendions tous ensemble, éditeurs, auteurs, professionnels du livre, ne serve à rien ?
Non pas que je doute des formidables machines de guerre mises en marche pour que le texte soit dématérialisé, à l’instar de la musique, pas plus que je me méfie des fabricants de matériel destiné à dématérialiser le texte.
J’ai foi aussi aux penseurs qui twittent et bloguent, avançant en territoires inconnus, comme les grands explorateurs du XIXe siècle. Et me passent sous les yeux des textes formidables, inventifs, des histoires captivantes, émouvantes.
Les ingrédients d’un changement important sont là, tous réunis, sur la table… Et pourtant, parmi tous ces ingrédients, peut-être manquons-nous de celui qui est essentiel.
Un peu comme si on allait révolutionner le monde vinicole, produire des crus exceptionnels dans des installations révolutionnaires, avoir à disposition de grands vinificateurs, disposer de fonds illimités, sauf qu’il manque le raisin. On en a planté, bien sûr, les meilleurs cépages ainsi que des hybrides spectaculaires, mais ils sont restés à l’état de ceps maigrichons.

J’ai deux fils, ils ont 21 et 19 ans.

Le premier est une exception culturelle. Il lit. Beaucoup.
Le second ressemble aux milliers de cégépiens qui l’entourent. Il veut du visuel — des séries télé, du cinéma, de la photo, des jeux vidéos — et de la musique.
Lire un livre? Le sommet de l’ennui. Il ne veut pas, ne peut pas embarquer dans une histoire, créer le décor, donner de la chair aux personnages.
Il veut du divertissement sans travailler. L’imagination ? À quoi ça sert ?
Pourquoi lire un bon polar quand on peut regarder un CSI tourné par Tarantino, un Dr.House désabusé et percutant ou un Dexter au scénario particulièrement tordu ?
Millenium? « Verrai le film ». Alice aux pays des merveilles? « Verrai le film, c’est un Tim Burton ».
Elle est là, mon interrogation… Qu’il n’y ait plus de lecteurs, une nouvelle génération de lecteurs.
Il y a de nombreux lecteurs avant 15 ans, mais ils quitteront le navire pour un 42 pouces HD.
Après 15 ans, c’est le désert….de tant à autre, on rencontre une caravane, une oasis.

Nous sommes peut-être en train de fabriquer une fausse révolution qui ne marchera pas — ou peu, ne négligeons pas l’apport du noyau dur, les Anciens! – alors que nous devrions penser à faire avancer les modes narratifs pour qu’il y ait à nouveau des « lecteurs », attirés par des oeuvres multidisciplinaires.
Je sais, c’est un vieux concept. Un concept qui n’excitait que quelques universitaires, quelques chercheurs.
Aujourd’hui, grâce aux changements en cours, il pourrait bien devenir le paradigme de demain.
Chez RobertNVPL, on y pense de plus en plus.

Jf Chetelat

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